jeudi 14 avril 2011

IAM et NTM : baston sous le chapiteau (1991, 20 ans après)


Dans notre série où l'on se souvient d'événements musicaux de 1991, il y a vingt ans, une soirée ayant mal tourné viendra illustrer l'émergence chaotique du rap français, le fameux concert d'IAM et NTM pendant le festival Banlieues Bleues, festival dont la 28ème édition vient de s'achever. Selon Joey Starr, "le soir sous le chapiteau à Saint-Denis où c’était parti en couilles – il n’y avait que ma mère qui n’avait pas eu peur, sérieux".

1991, donc : le rap français commence à ressembler à quelque chose. NTM, IAM, MC Solaar sortent leur premier album. Si le dernier n'a pas la même street cred' que certains de ses collègues, son univers original démontre que non seulement le rap français s'est développé mais qu'en plus, il montre déjà des signes de diversité.

1991, depuis quelques années, sous l'impulsion de Georges Lapassade, le hip hop est même entré à l'université. A l'Université Paris VIII, implantée à Saint-Denis, il y organise des rencontres, des ateliers... Cette année-là, Banlieues Bleues, le festival de jazz se tenant chaque année dans plusieurs communes du 9-3, propose une soirée rap, pour la première fois. Pour asseoir la légitimité du rap, KRS One était même invité la veille du concert à donner une conférence à l'Université Paris VIII. Je n'y avais pas assisté et j'ai un doute sur le thème de son intervention, mais je crois me souvenir qu'elle traitait de son mouvement Stop The Violence, thème qui prendra une acuité toute particulière le lendemain...

En ce 9 mars 1991, on se dirige vers le chapiteau dressé à Saint-Denis pour accueillir la belle affiche de cette soirée : NTM et IAM, les deux piliers du rap français émergent, Shinehead, fantastique artiste qui mêle rap et influences jamaïquaines, et donc KRS One, tête d'affiche.

Comme ma mémoire me joue des tours, que je ne me souviens plus de tous les détails, je reprends un passage de mon livre L'Âme-Sueur, qui évoquait cette soirée pour illustrer combien la violence et la fête sont proches et combien la plus belle des fêtes peut soudainement basculer dans la violence.

Extrait :

Ce soir-là, il y avait ce que l'on pourrait naïvement appeler "de l'électricité dans l'air". L'occasion était belle : la vitalité du rap était reconnue par un grand concert, rappelons-le dans le cadre d'un festival de jazz déjà prestigieux, et présentant à la fois les deux groupes majeurs français, IAM et Suprême NTM, ainsi que deux vedettes du rap new-yorkais, Shinehead et KRS One, initiateur du mouvement Stop the Violence, et son groupe Boogie Down Productions. KRS One était même venu donner, la veille du concert, une conférence à l'Université Paris VIII de Saint-Denis, notamment sur le thème du rap et de l'éducation. 

Mauvaise publicité que cette bagarre de bandes... Pourtant le qualificatif "chaud" reste ambivalent et n'oublie pas d'accentuer aussi l'atmosphère festive. La salle était pleine, le public ouvert et coloré, mélange de fêtards métissés de partout et de B.Boys. Etait-ce parce qu'il n'était pas limité au créneau assez étroit du mouvement hip hop, le public ce soir-là était "chaud" aussi pour s'amuser, danser, faire la fête. Et "ça le faisait", Suprême NTM puis IAM avaient effectivement mis la "fièvre" et le "feu", comme ils devaient le dire quelques années plus tard dans des morceaux à succès. Dès le concert d'IAM, des bandes traversaient la foule dansante à la queue leu leu, cherchant visiblement des personnes précises. La foule assiste à ces manœuvres, elle connaît les préambules de la baston à venir mais cela, au lieu de semer le trouble, n'excite au contraire que son ardeur à s'éclater et danser.

Ceci dit, les choses vont en se dégradant, une partie de la foule se disperse en courant vers la sortie quand les bagarres commencent effectivement en plein milieu des danseurs... Les lumières sont restées allumées alors que Shinehead doit commencer son set. Quelques minutes auparavant, il était là, dans la salle, d'une incroyable décontraction parmi le public, prenant la température des échauffourées avant de jouer. Exceptionnellement donc, les lumières ne s'éteignent pas alors que Shinehead monte sur scène. Dès les premières mesures c'en est fini du semblant de calme qui était revenu le temps de la pause. Les bandes s'affrontent en redoublant de violence. Cette fois-ci une bonne partie de la foule est prise d'un mouvement de panique et reflue en hâte vers la sortie. Un bon tiers du public n'a cependant même pas fait mine de bouger et continue à danser comme si de rien n'était. Chaud le public ! Habitué aux situations extrêmes du Bronx, autrement plus violentes que celle-ci, Shinehead saute dans la foule et, micro en main, vient chanter au cœur de la mêlée des combattants rivaux. Voyant cela, les "détaleurs", ou une partie d'entre eux plus téméraire, rebroussent chemin et reviennent danser alors que le combat se fait plus dur. Dans les gradins, les bancs sont arrachés et deviennent de redoutables massues. La confusion gagne, ou plutôt la confusion règne et c'est la violence de cette baston qui, ce soir, gagne : le concert est interrompu définitivement. KRS One ne sera même pas monté sur scène !

Cette soirée-là fut évidemment paroxystique, mais c'est justement ce caractère qui dissipe l'éventuelle incompatibilité que certains auraient pu voir entre la violence et la fête. Autrement dit, cet exemple est une belle illustration de la destruction que provoque la fête, ainsi que l'écrit Jean Duvignaud. "La fête détruit toute règle plus qu'elle ne les transgresse. Car la transgression ne suppose pas le "dérèglement" ni la "débauche" à quoi l'on tente généralement de réduire la fête. Cette dernière détruit les codes et les règles non parce qu'elle les viole en les reconnaissant, mais parce qu'elle affronte l'homme à un univers déculturé, un univers sans norme, le tremendum qui engendre une espèce de terreur"*.

Olivier Cathus, L'Âme-Sueur, le Funk et les musiques populaires du XXe siècle, Desclée de Brouwer (1998), pp. 79-80.

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Curieuse soirée. Cela fit effectivement beaucoup de tort au mouvement hip hop. On sait que de nombreux rappeurs ont des difficultés à trouver des salles prêtes à les accueillir sans craindre ce genre de débordements. Mais toute l'ambiguïté de cette soirée tenait dans son ambiance plus festive et son audience plus bigarrée, que celle des soirées strictly hip hop ou des sound systems, c'était probablement l'effet Banlieues Bleues. C'était the place to be, là où quelque chose se passait, même si certains ont pu penser, au contraire, qu'ils étaient tombés au mauvais endroit au mauvais moment. Peut-être suis-je naïf et grandiloquent mais j'avais l'impression qu'une page de l'histoire de la musique en France était en train de s'écrire... Et, bien sûr, rien ne laissait supposer que ça allait dégénérer.

Pour la petite histoire, cette soirée jeta encore un peu plus d'huile sur le feu du conflit entre NTM et IAM, les Marseillais croyant NTM responsable de ce chaos. L'incident provoqua ce qu'Akhenaton appela pompeusement "La Guerre Sainte du Rap" ! JoeyStarr : "Ah, putain, mais va manger la culotte à ta vieille avec ta Guerre sainte du rap. Il se prend pour qui, sérieux ?". Ce soir-là, Joey Starr aurait pourtant tenté de calmer les esprits de tout le monde, c'est du moins le récit qu'il fait des événements dans son livre Mauvaise Réputation, dissuadant Shurik'n de sortir son pistolet à grenailles et essayant de ramener les jeunes à l'ordre.

Joey Starr raconte, "trois mois plus tard, je croise Akhenaton sur un plateau télé. Il me prend de haut : 'Té, chez nous, ça arriverait pas. Nous à Marseille, on contrôle…'. Quand tu as Akhenaton en face de toi qui te dit ça, tu peux pas le croire tellement il a l’air d’une crevette".

Kool Shen : "Tu te souviens quand on s’est enfermés avec eux dans leur loge ? Ils avaient dit qu’ils allaient nous jeter dans le Vieux-Port. On a fermé à clé, on a demandé : 'Qui c’est que tu vas jeter dans le Vieux-Port ? Parce que nous, on a un canal !' Ils nous ont dit : 'Mais c’est des trucs de journalistes, on l’a jamais dit, nanani…' "

Bien entendu, la soirée du chapiteau et les tensions entre les deux groupes vues du côté de Marseille rendraient un son de cloche probablement différent. Ambiance !
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* Jean Duvignaud, Fêtes et Civilisations (1974) Actes Sud

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