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lundi 4 octobre 2010

Au-delà du samba ? : la polémique Nei Lopes / João Cavalcanti


On a pu lire ces derniers jours dans la presse brésilienne* un article de Nei Lopes qui se montrait assez virulent quant au premier projet solo de João Cavalcanti, le fils de Lenine, en dehors de son groupe Casuarina.

Nei Lopes y réagissait vivement à un autre article de Leonardo Lichote qui présentait le projet du jeune homme, paru quelque temps auparavant (O Globo, 29 août) et intitulé "Seguindo a própria trilha, muito além do samba" . Ce que l'on pourrait traduire par "suivant son propre chemin, bien au-delà du samba". A quoi il répond par "Além do samba ? Pra quê ?". Au-delà du samba ? Pourquoi ?

Nei Lopes est quelqu'un qui sait de quoi il parle. Compagnon de route de Candeia, il est en effet un sambiste reconnu, "authentique". Compositeur mais aussi interprète. Il a ainsi signé quelques albums fantastiques avec Wilson Moreira, dont A Arte Negra de Wilson Moreira e Nei Lopes (1980). Surtout, il présente en outre la caractéristique rare d'être également un écrivain aux ouvrages ambitieux. "Même si, dit-il, chez moi c’est le sambiste qui paie les factures de l’écrivain"... Nei Lopes est l'auteur, entre autres, de Kitábu, o livro do saber e do espírito negro-africanos (2005), Partido-alto, samba de bamba (2005), Enciclopédia Brasileira da Diáspora Africana (2004), Sambeabá: o samba que não se aprende na escola (2003), Novo Dicionário Banto do Brasil (1999), O Negro no Rio de Janeiro e sua tradição musical (1992). Et en parcourant les titres (je n'en ai malheureusement encore lu aucun), on comprend que toute son œuvre, celle d'un essayiste et historien, est axée sur l'étude des cultures afro-brésiliennes.

C'est une longue route et s'il suit lui aussi son propre chemin, celui-ci toujours sera guidé par le samba. Au début des années soixante-dix, Nei Lopes était donc aux côtés de Candeia dans son combat contre la commercialisation des écoles de samba. Le combat de Candeia se traduisit par sa sortie, en 1975, de la Portela et la fondation du GRANES Quilombo, une nouvelle école de samba prônant un retour aux valeurs fondatrices et l'affirmation de la richesse des cultures afro-brésiliennes. Nei Lopes fut ainsi l'auteur, avec Wilson Moreira, du dernier samba-enredo, "Ao povo em forma de arte" auquel assista Candeia avant sa mort, lors du carnaval de 1978. Lecteurs fidèles, notez bien qu'ici-même, cela fera très prochainement le thème d'un article assez développé sur le génial Candeia : j'y travaille...

A lire l'article Nei Lopes, on a ainsi l'impression que se rejoue sous nos yeux, dans le Brésil de 2010, la vieille querelle qui opposait, dans les termes de Candeia, ceux de "dentro" à ceux de "fora". Ceux du dedans contre ceux du dehors.

"Cet article (celui de Lichote pour Globo, ndla) évoque le lancement pop d'un jeune chanteur qui, durant quelque temps, à la tête d'un groupe de samba originaire du Lapa carioca, vendait sa camelote en tant que sambiste, s'est fait un petit nom et, maintenant, cherche à se détâcher de cette étiquette pour aller 'du rock au tango', ces formes tenues comme d'un univers plus ouvert" **.

Détail qui tue : il ne cite même pas son nom !

A sa sortie, nous aurons très probablement l'occasion d'évoquer ce projet de João Cavalcanti, pour ce qui sera probablement un album intéressant. Des invités comme Lucas Santtana, Davi Moraes ou Pedro Miranda laissent en effet présager d'une musique ouverte, brassant les styles. Ce qui est, rappelons-le, devenu une des caractéristiques de nombreuses musiques brésiliennes, digérant en de luxuriantes synthèses ses influences, aussi diverses soient-elles. N'est-ce pas, après tout, le principe de l'Anthropophagie culturelle ? Et Papa Lenine en est assurément une des plus inspirées incarnations contemporaines.

Le motif de la colère de Nei Lopes est pour autant tout à fait justifié. Elle tient à des inquiétudes pour lui bien légitimes quant au futur du samba, inquiétudes qui ont pour cause "la diabolisation de la culture afro-brésilienne par un agressif activisme politico-religieux qui, aujourd'hui, forme des nuages sombres dans le ciel de notre perspective culturelle.
D'où la question : comment sera le futur du samba, à l'écart des iPods et des smarphones, sans accès aux canaux de radiodiffusion, et au cœur d'un feu croisé entre la citoyenneté hip-hop et le fondamentalisme gospel ?"***.

Ce que décrit Nei Lopes, c'est l'intolérance dont font preuve les églises évangéliques à l'égard des cultures afro-brésiliennes, c'est leur peu de couverture médiatique. C'est, pour élargir le propos, le ressentiment d'une minorité qui a l'impression d'être dépouillée de sa culture. L'histoire du Brésil est très différente de celle des Etats-Unis, pourtant, en filigrane, n'est-ce pas, le manichéisme en moins, le vieux principe du "white boy who stole the soul" qui se dessine à travers les propos de Nei Lopes ? Bien sûr, les choses sont plus complexes dans un pays où, comme le dit Lopes, "le racisme s’est organisé pour nier l’existence du racisme au Brésil" ou, ironie de la chose, c'est Candeia qui a parfois été considéré comme "xénophobe", au sens de raciste anti-blanc !

Dans cette polémique, n'est-ce pas également ce principe de la street-cred' que fait ressortir Nei Lopes ? La querelle entre Candeia et la direction de l'école de Samba de la Portela portait justement sur ce point, le fameux conflit entre les gens de dedans, dentro, et ceux du dehors, fora. Les premiers sont les acteurs et représentants authentiques du samba, originaires du quartier où est installée l'école. Les autres sont ceux qui viennent simplement s'y encanailler ou se l'approprient à des fins commerciales. Cette distinction sous-entend que seuls les premiers possèdent la légitimité du samba, la légitimité de la "rue", du morro. Concédons que cette distinction, si elle a sa pertinence idéologique, peut cependant être sourde aux purs critères artistico-esthétiques. N'est-ce pas injuste de reprocher à de jeunes gens menant la vie de bohème dans les nuits de Lapa de remettre au goût du jour un patrimoine menacé d'oubli ? Ce d'autant que le "bohème" a toujours eu un rôle sociologique essentiel dans la circulation des formes culturelles d'un milieu à l'autre, véritable charnière à l'intersection de deux mondes. Et, dans le cas du samba, ce serait aller un peu vite en besogne et oublier l'influence considérable, dans les années trente, de Noel Rosa, pour ne citer que lui, dans l'adoption du samba par le pays tout entier. D'ailleurs, João Cavalcanti, "fils de" pas dupe, a toujours pris les devants pour justifier son approche : "il n'est pas nécessaire de naître et grandir dans le morro pour avoir la légitimité de jouer cette musique".

On pourra ne voir dans cet accrochage qu'une fausse polémique, il révèle néanmoins les tensions d'un pays qui n'a pas exorcisé tous ses démons. On pourra toujours dire de Nei Lopes qu'il est un rabat-joie alors qu'il ne fait que tenir son rôle de gardien du temple, digne héritier de Candeia et de son combat.

Aussi y a-t-il quelque ironie à ainsi entendre notre jeune João Cavalcanti interpréter, pour l'anniversaire de la délicieuse Teresa Cristina, l'emblématique "Dia de Graça" de Candeia. Avec ce samba, Candeia dénonçait l'aliénation du Noir brésilien et invitait celui qui n'était "roi" que le temps d'un éphémère carnaval avant de retourner à sa favela, à s'affirmer le reste de l'année en retrouvant sa fierté.


Sur Casuarina, présentation du groupe et du revival samba dont il est un fer de lance ainsi que chronique de leur concert à Lavérune (juillet 2010)...

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* La Revista Musica Brasileira reprenait le 27 septembre un article publié initialement dans O Estado de São Paulo, le 25.
** "Tal matéria tratava do lançamento pop de um jovem cantor que, durante algum tempo, à frente de um grupo de samba do universo da Lapa carioca, vendeu seu peixe como sambista, fez um nomezinho, e, agora, procura descartar-se do rótulo para ir "do rock ao tango", essas formas tidas como de universo mais amplo".
*** "Uma outra inquietação sobre o futuro do samba tem por motivo a satanização da cultura afro-brasileira por parte da truculento ativismo político-religioso que hoje forma nuvens sombrias no céu de nossa perspectiva cultural.
Então, a pergunta: como será o amanhã do samba, fora dos Ipods e smartphones, sem acesso à concessão de canais de radiodifusão, e no meio do fogo cruzado entre a cidadania hip-hop e o fundamentalismo gospel ?".

vendredi 23 juillet 2010

Casuarina à Lavérune, les jeunes pousses prennent le samba par les racines

Ce soir, c'est samba au château de Lavérune. Toujours dans le cadre du festival de Radio France et des concerts gratuits de Musique dans l'Agglo, Casuarina vient balancer sa samba nouvelle génération mais profondément enracinée dans la tradition.

Casuarina, l'apprentissage du samba par la vie de bohème
Casuarina est un groupe de jeunes Cariocas, habitués à faire la bringue dans le quartier bohème de Lapa, qui s'est approprié avec brio le samba le plus classique. Comme son père Lenine, João Cavalcanti, leader non officiel du groupe, a grandi en écoutant du rock. Jusqu'à ce qui fut une révélation pour tant et tant de jeunes Brésiliens : Nação Zumbi, le groupe de Chico Science, qui avait su se réapproprier les musiques régionales pour mieux les dynamiser. Si Nação Zumbi fut une étincelle, Casuarina ne s'est pas pour autant lancé dans une relecture électrique du samba, avec force guitares électriques, mais a opté pour une approche 100% acoustique.

On savait Lénine "orchidolâtre" (cultivateur passionné d'orchidées), le fiston est lui aussi branché sur le règne végétal puisque Casuarina est le nom d'un arbre (de la famille des casuarinacées, et toc). Ce qui est une métaphore de la vocation du groupe : à la fois plonger aux racines et s'ouvrir aux feuillages et fruits de la nouvelle saison. Si Caetano Veloso disait "j'aime bien les racines mais je préfère les fruits", on n'aura aucun doute que nos jeunes pousses pencheront plutôt vers l'autre extrémité de l'arbre.

Par association d'idées, je me faisais la réflexion qu'il était peu courant de voir sur scène des artistes de père en fils. Je crois bien que la seule fois où cela m'est arrivé, c'était justement avec les Veloso. J'ai souvent vu Caetano en concert. Puis une fois son fils Moreno. J'ai déjà eu l'occasion de voir plusieurs fois Lenine, c'est au tour de son fils João Cavalcanti. Mais là où le père est félin, le fils est plutôt bon ours.

Casuarina n'est pas un représentant du samba de morro, le plus authentique. Il est celui du renouveau du samba auprès de la jeunesse de la classe moyenne. De même que Noel Rosa, dans les années trente, Casuarina permet au samba de toucher un nouveau public. Issu d'une famille bourgeoise, Noel Rosa vivait sa vie de bohème en la brûlant par les deux bouts, sa constitution fragile en fit un météore inoubliable, emporté à vingt-six ans par la tuberculose. Ses compositions sont restées et avec elle l'ouverture sur un autre milieu que celui d'origine du samba, jusqu'alors presque exclusivement noir et pauvre, à l'exception des quelques encanaillés qui en avaient fait leur étendard festif. Comme tant d'autres musiques populaires, le samba a emprunté le processus sociologique habituel. Né dans un milieu populaire marginalisé et stigmatisé, c'est l'étape bohème qui sera une charnière lui permettant par la suite de toucher le grand public.

J'ignore l'exact contexte sociologique dans lequel Casuarina a développé son approche du samba dans le Brésil contemporain. João Cavalcanti établissait récemment un état des lieux du samba dans Vibrations (n° 125) : "hormis le carnaval et quelques manifestations, la samba a été pendant vingt ans réservée au ghetto, sans aucune exposition médiatique. Même des chanteurs comme Zeca Pagodinho ou Beth Carvalho galéraient".

L'histoire du samba est faite de hauts et de bas, de cycles. João Cavalcanti justifie l'approche de Casuarina au regard de cette histoire et explique que le titre de leur deuxième album, Certidão, était le "certificat de naissance du groupe" : "jusqu'en dans les années 1920, vous risquiez la prison si vous étiez pris avec un pandeiro, et puis la samba a été mise sur un piédestal, elle est devenue un monument intouchable. C'était aussi une façon de dire qu'il n'est pas nécessaire de naître et grandir dans le morro pour avoir la légitimité de jouer cette musique. Pas besoin du mythe".

Casuarina entend bien faire (re)découvrir ses racines musicales à la jeunesse brésilienne. Si dans les années trente, le samba offrait un joyeux moyen pour s'encanailler, le genre a aujourd'hui perdu de son caractère sulfureux. Et nos garçons ne cherchent d'ailleurs pas à endosser une panoplie de malandro qui ne ferait d'eux que des petits poseurs branchés. Ils n'ont pas besoin de cela, n'ont pas à se justifier.

Comment faire danser les chaises ?
Encore une fois, hier soir, comme lors du concert d'Anthony Joseph à Cournonsec, comme probablement à tous les concerts de la manifestation Musique dans l'Agglo, des rangées de chaises sont alignées devant la scène. Toutes occupées. Mais cette disposition laisse imaginer que ça va demander deux fois plus de boulot au groupe pour faire danser le public. Devant la passivité des seniors locaux installés sur les chaises, Casuarina ne s'affole pas. Comme l'Espagne lors de la récente finale de la Coupe du Monde, il continue à jouer son jeu. La patience allait finir pour porter ses fruits, et le groupe trouver l'ouverture qui fera venir danser la foule au pied de la scène. L'immobilité du public étant au samba ce que le comportement des bouchers hollandais est au beau jeu dans le football, une insulte.

Derrière les tenues indéterminées, non-look total, qui pourraient être celles de n'importe qui sur cette planète, sorte de globalisation par le terne, s'oppose heureusement le contraste d'une identité culturelle très forte et enracinée. A les voir ainsi vêtus, baskets, jeans, t-shirt, tout juste pourrait-on leur suggérer de faire comme Seu Jorge et d'aller se faire tailler une belle chemise sur mesure par Walter Alfaiate, sambiste et tailleur.

Casuarina, sans frime, imprime sa cadence. Reconnaissant, il prend comme de coutume la peine de remercier qui de droit. Mon ami Juremir a coutume de déclarer que "pour un Bahianais, dire Bahia c'est déjà de la poésie". A entendre João Cavalcanti, au milieu du chapelet de remerciements qu'il débite, répéter le nom de la commune accueillant le concert, on se demande presque si, pour un Carioca, répéter plusieurs fois "Lavérune, Lavérune, Lavérune", en essayant de le prononcer comme il faut à la française, était déjà de la poésie.

Sur scène, le répertoire du groupe se frotte aux standards et avance en terrain connu. "É Isso Aí" de Sidney Miller pour ouvrir le bal, "Disritmia" de Martinho da Vila, "Na Baixa do Sapateiro" d'Ary Barroso auquel fait suite un medley Dorival Caymmi enchaînant "Maracangalha / Samba da Minha Terra / Rosa Morena / Vatapa", annoncé en disant qu'au Brésil les bébés connaissent les sambas de Dorival Caymmi avant même de savoir parler et marcher, un hommage à Portela, une afro-samba de Vinicius et Baden Powell, "Canto de Ossanha", le "Chiclete com Banana" de Jackson do Pandeiro, histoire de rappeler les origines familiales du Pernambouc, etc... On avance en terrain connu mais l'exécution est impeccable, le plaisir de jouer palpable.

Sans faire les beaux, sans querelles d'ego, sans danser ni chercher à "ambiancer" lourdement, simplement en jouant bien une des musiques les plus enthousiasmantes qui existe sur cette Terre, les gars de Casuarina, avec humilité, sobriété et cohésion, parviennent à "triompher". Au gré des morceaux, le public danseur a pris le dessus et tant pis si les mémés ne peuvent plus voir la scène, la vue bouchée par les corps en mouvement. Bien sûr, le public compte son lot de Brésiliens dont quelques danseuses qui savaient vraiment "samber". Dommage quand même que les rangées de chaises n'aient pas été disposées quelques mètres plus en retrait de la scène. Histoire d'avoir plus d'espace pour bouger, n'être pas cantonné sur les côtés de la scène ou serré sur une étroite bande de trois mètres entre la scène et les personnes assises. Qu'importe après tout : devant la densité est festive. Belle soirée, qui fut aussi l'occasion de retrouver quelques bons amis.