jeudi 10 novembre 2011

"Florindo" de Mariana Aydar et Duani, en duo voix-banjo


Le dénuement est toujours une épreuve pour apprécier une composition. Ici, Mariana Aydar interprète "Florindo", simplement accompagnée par Duani Martins au banjo. Un titre composé par ce dernier et qui figure sur le deuxième album de Mariana, Peixes Passaros Pessoas.


Nous présentions récemment le nouvel album de Mariana Aydar, son troisième, Cavaleiro Selvagem Que Te Sigo et, déjà, nous signalions la place qu'occupe Duani. Et pour cause, il est également son compagnon. Si le dernier album de Mariana Aydar brille des orchestrations de Letieres Leite, grand maestro bahianais, Peixes Passaros e Pessoas fait lui plutôt résonner la corde du samba. Et pas seulement parce que, sur un titre, c'est Zeca Pagodino qui vient donner la réplique à Mariana de son style inimitable. 

Cette interprétation a été enregistrée en novembre 2010 au Teatro do Colégia Santa Cruz, à São Paulo. Ils sont tous les deux seuls sur scène. Elle qui chante, lui au banjo. "Florindo" est une composition de Duani. S'il l'interprète au banjo, il s'agit plus exactement d'un samba banjo, autrement appelé banjo cavaco. C'est-à-dire un instrument à 4 cordes inspiré du cavaquinho et qui est surtout utilisé dans le samba pour marquer la rythmique. Un mot sur Duani : on attend toujours avec impatience son premier album. Avec ses airs de Tim Maia, même rondeur et même afro mais version beau-gosse, Duani est un musicien brillant, aussi à l'aise à la batterie qu'à la composition. Quelqu'un à suivre, donc...

Leur chanson parle du bonheur de voir l'être aimé "refleurir" et le refrain donne quelque chose comme ça : "Pourquoi pleures-tu autant et souffres-tu sans raison ? Viens, abandonne cette rancœur parce que la vie va nous sourire". Ils sont tous les deux et se lancent dans ce samba de peu très émouvant.

"Por que você chora tanto
E sofre sem ter motivo?
Vai, deixa todo esse rancor pra trás
Que a vida vem sorrindo pra nós dois"

mercredi 9 novembre 2011

Le Trio Metá Metá au grand complet : un entretien pour l'Elixir


Metá Metá, l'album de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França est assurément mon coup de cœur de l'année. Une œuvre intense qu'on écoute et réécoute sans se lasser. Après les messages sympas qu'ils m'ont adressé sur Facebook, l'idée de réaliser une interview s'imposait. Juçara et Kiko en avait accordé une très longue à Marcio Bulk, pour son blog Banda Desenhada. Je l'ai traduite car c'était le genre d'interview dont on peut rêver. Alors, je n'ai pas encore eu la chance de les rencontrer et de papoter autour de quelques bières et bolinhos de bacalhau (des accras de morue). A défaut, il y a Skype et c'est déjà très bien.

Nous nous étions donnés rendez-vous lundi 24 octobre, un peu avant minuit heure française. Cette semaine-là, ils lançaient le CD de Metá Metá, alors que sa version digitale était sortie quelques mois plus tôt. Pour l'occasion, ils donnaient un grand concert au SESC Pompeia, une belle salle de São Paulo. Et les extraits postés sur YouTube donnent vraiment des regrets de ne pas avoir pu y assister ! Ce lundi soir, ils s'étaient retrouvés ensemble chez Kiko. Thiago étant un peu en retard, nous avons commencé sans lui.

J'ai commencé par les féliciter. Et les remercier également car leur musique m'enthousiasmait tellement qu'elle m'avait donné l'élan pour sortir de ma réserve et inciter à faire découvrir ici leur musique. C'est ainsi que la chronique de l'album que j'avais publié a été reprise sur le site de Vibrations. Et j'espère que ce n'est qu'un début, qu'ils auront l'occasion de bientôt venir présenter en Europe leur musique, si profondément brésilienne, profonde de la spiritualité afro et ouverte sur le jazz ou l'afrobeat. Faire que la bande à Kiko devienne une révélation sous nos latitudes demandera plus que les modestes chroniques de l'Elixir. Mais on va y travailler.


O. C. : Le son de Metá Metá est très original. Entièrement acoustique, d'inspiration afro mais sans percussions sur plus de la moitié des titres. A vous trois, vous ne sonnez comme aucune autre formation. Ce son était-il pensé ou improvisé sur le moment ? Car c'est une idée très osée de faire une musique d'inspiration afro d'où les percussions soient le plus souvent absentes ?

Kiko Dinucci : Je pense que la principale caractéristique de Metá Metá, c'est de proposer des chansons presque nues. Les chansons passent avant tout. Les paroles et la mélodie. C'est ce qu'on a voulu faire, un disque avec peu d'instruments et où la chanson serait très peu vêtue. L'inspiration afro se retrouve dans les structures des morceaux, dans la façon de chanter de Juçara.

O. C. : Il y a également la dimension spirituelle, cette influence des religions afro-brésiliennes qui imprègne tout l'album...

Juçara Marçal : Pour nous, cette spiritualité transparaît dans tous nos projets parce que nous en sommes très proches. Que ce soit par rapport à la musique, ou la dimension religieuse également. C'est une proximité qui est même antérieure au fait de faire de la musique. Et, dans les arrangements, les lignes de guitare de Kiko, par exemple, fonctionnent sur une économie de moyens, avec des motifs simples et qui se répètent et se maintiennent durant toute la chanson. Et ça valorise le poème.

O. C. : Avant Metá Metá, tu avais un groupe nommé Bando Afromacarrônico. A l'origine, on parle une langue macaronique est inspirée du latin et sonne comme du latin même sans en être. Voulais-tu montrer l'influence afro où parfois, au Brésil, on utiliserait des mots soi-disants yorubas mais qui n'en sont peut-être pas vraiment ?

Kiko : Quand j'ai pris ce nom, c'était un hommage à Adoniran Barbosa ou Paulo Vanzolini, deux sambistes de São Paulo qui avaient des origines italiennes. Aussi en pensant à Bixiga, un quartier à São Paulo, où on trouve beaucoup de Noirs et de personnes d'origines italiennes. L'idée, c'était de mêler ces deux influences italienne et afro. C'est aussi un jeu de mot à en hommage à ces deux cultures…

O. C. : Dans l'entretien que vous avez accordé à Marcio Bulk pour Banda Desenhada, vous parlez des difficultés de vivre de sa musique dans le schéma actuel. Vous dites aussi la nécessité d'avoir plusieurs projets, voire plusieurs activités. Mais, en même temps, vous semblez très attachés à la liberté d'être indépendant, sans compromis artistiques.  

Juçara : Pour les musiciens, c'est une nécessité d'avoir plusieurs projets. On ne peut pas en avoir un seul. Je donne des cours de chant et je chante dans deux autres groupes. Thiago, Marcelo Cabral et les autres jouent dans plusieurs groupes. C'était différent à l'époque. Maintenant, il faut rester ouvert et être réactif.

Kiko : Cette manière de collaborer ensemble d'un projet à l'autre, c'est quelque chose d'assez nouveau. Cela ne se passait pas comme ça il y a quelques années de cela. S'aider dans les projets les uns des autres, c'est la seule façon de faire pour que la machine continue de fonctionner. Parfois, tu seras payé, d'autres fois pas du tout, mais tu t'impliques de la même manière. S'aider les uns les autres permet de maintenir la production.

O. C. : Et la dimension éthique ?

Kiko : Pour la majorité d'entre nous, le fait d'être indépendant n'est pas un choix. Tout le monde aimerait bien être sur un gros label mais au Brésil, les majors sont mourantes. Tout le monde aimerait bien pouvoir enregistrer un disque qui coûte cher mais c'est devenu quelque chose d'irréel. Alors, non, on ne choisit pas vraiment d'être indépendant, mais si on ne l'était pas, on ne ferait plus rien. S'il fallait attendre une major, on ne ferait rien. Ce n'est donc pas un choix éthique. Et les majors se cassent toutes la figure. Au Brésil maintenant, même sur MTV la plupart des musiciens diffusés sont indépendants. Ce n'est plus si difficile de passer sur MTV.

O. C. : Je ne connais pas São Paulo. Je n'y suis passé que pour des escales qui ne me laissaient pas le temps de sortir de l'aéroport. Je l'ai survolée et, même en avion, ça dure déjà une éternité. Dans une ville aussi grande que São Paulo, habitez-vous proches les uns des autres ? Dans un même quartier ?

Kiko : Oui, assez proches, il y a des quartiers où habitent beaucoup de musiciens.Sinon, c'est vrai que c'est très long d'aller parfois voir quelqu'un qui est installé ailleurs... Ca te prend vite des heures.

O. C. : Parce que sans connaître la ville, j'avais une image où les gens de São Paulo passent beaucoup de temps dans les embouteillages, des heures coincés dans leur voiture. Ou dans le métro, les transports en commun. Et j'avais aussi cette image de Los Angeles où les musiciens, bloqués dans heures dans leur voiture, en profitent pour écouter leurs derniers mixes, leurs démos, la musiques des autres. J'avais cette image de Missy Elliott dans son Hummer en train d'écouter ses mixes et je me demandais si c'était également votre cas. Sans le Hummer... (J'avais préparé cette question pour rire un peu mais elle est tombée à plat, ndla)

Kiko : Oui, c'est vrai que quand on doit se déplacer, on écoute de la musique dans le métro, sur nos iPods, en voiture. Mais il y a aussi toujours beaucoup de musique dans la rue à São Paulo, beaucoup de son, la musique des disquaires qui se mélange au bruit des voitures et aux cris des camelots.

O. C. : Dans vos propos, on sent un attachement très fort à São Paulo, comme une revendication, une affirmation de l'influence de la ville sur votre identité et votre musique. Mais on ressent aussi que c'est une revanche. On se souvient de la sentence définitive de Vinícius de Moraes qui avait déclaré que São Paulo était le "tombeau du samba" le "túmulo do samba", avez-vous quelque chose à prouver pour démentir cette représentation assez répandue ?

Kiko : Si tu prends la musique pop, c'est une nouveauté qu'il y ait une musique paulistana pop. São Paulo a toujours été cosmopolite et absorbait les autres cultures mais il lui manquait sa culture propre. Aujourd'hui, tout à coup, on commence à montrer au Brésil notre propre musique. Dans les années quatre-vingt-dix, la musique du Nordeste était présente ici avec Lenine, Chico César, Chico Science. Maintenant, c'est une nouveauté, on peut exister avec notre propre style.

Autrefois, dans les années cinquante, un des rares musiciens paulistes à être connu dans tout le pays était le sambiste Adoniran Barbosa, on pouvait l'entendre à la radio n'importe où dans le pays. Après il y eut la Jovem Guarda, et ici Os Mutantes. Le rock dans les années soixante-dix. Dans les années quatre-vingt, il y eut ce qu'on a appelé la Vanguarda Paulistana : Arrigo Barnabé, Itamar Assumpção… C'était une musique qui était considérée difficile et n'a donc pas eu beaucoup de succès populaire. Mais c'était bien une musique faite à São Paulo, qui avait l'accent de São Paulo, le style de São Paulo.


O. C. : Aujourd'hui, vous faites partie d'une scène indépendante très active, très emblématique de São Paulo. On a vraiment l'impression qu'il se passe quelque chose de fort et de très particulier ici. Par exemple, vu d'Europe, on peut être étonné que vous lanciez vos albums en téléchargement gratuit. Parce que vous vivez de la scène ?

Thiago França : Les choses sont très variables. Hier, j'ai joué gratuitement, aujourd'hui, j'ai eu un cachet. Toutes les situations sont possibles. Parfois, je vais toucher 50, 100, 200 ou d'autres fois 1000 R$. Le truc, c'est qu'on est toujours en train de jouer. Et proposer le disque gratuitement est finalement une avancée. Parce qu'à l'époque, dans les années quatre-vingt-dix par exemple, à l'ère des labels, tu devais presque payer pour jouer. En rendant ton disque disponible, tu multiplies les opportunités de jouer…

O. C. : Dans ce marché de la musique en pleine crise, on a l'impression que vous êtes vraiment en train d'inventer un nouveau modèle...

Thiago : C'est la nécessité, oui ! Parce que la réalité, c'est qu'on vit mal, que la situation est difficile. Il y a finalement peu de musiciens qui peuvent vivre de leur musique sans avoir une autre activité. C'est mon cas, c'est super, mais c'est toujours difficile. Ce qui est bien, c'est qu'en ce moment, on se retrouve nombreux à partager la même approche pour faire de la musique ensemble...

O. C. : Après avoir sorti la version digitale il y a quelques mois, vous vous apprêtez à lancer le CD de Metá Metá. Est-ce pour la satisfaction de voir se concrétiser le projet par l'objet physique, avoir le support matériel dans les mains ? Ou parce que vous espérez quand en vendre quelques uns ?

Juçara : Les choses se sont inversées. Auparavant, les gens se préoccupaient d'abord de faire un album et de le sortir en CD et, ensuite, ils pensaient à faire des concerts. Maintenant, c'est seulement à partir des concerts que l'on peut penser à vendre des CDs. On a bien compris qu'on ne pourrait pas gagner d'argent avec des CDs, que ce c'était fini. Donc, il est plus intéressant que les gens connaissent notre musique. C'est beaucoup plus avantageux pour nous. Les gens téléchargent, connaissent notre musique, s'y intéressent et viennent assister à un concert. Alors, bien sûr, nous sommes obligés de faire beaucoup plus de concerts mais c'est possible. Et les gens qui viennent au concert, après seulement ont envie d'acheter le CD. Le processus s'est inversé.

O. C. : Kiko, tu écrivais sur un de tes blogs que Fulano Sicrano œuvrait pour la démocratie digitale. Derrière ce mystérieux Fulano Sicrano ("machintruc" en français ?) se cache le créateur du site Um Que Tenha où tous les jours des albums de musique brésilienne en téléchargement gratuit et pirate. Même s'il ne demande pas l'autorisation des artistes pour mettre en ligne leurs albums, tu défends sa démarche ?

Kiko : C'est un peu comme une réforme agraire. Les gens ici au Brésil ont un tel déficit d'éducation que le moyen de leur donner accès à la culture musicale par ce biais est très rapide. Par exemple, en mettant les disques en téléchargement, cela permettra par exemple à un gamin à l'autre bout du pays, dans le Natal. Ce gamin pourra le télécharger, connaître et étudiera musique. Je ne connais aucun programme du gouvernement qui fasse la même chose que Um Que Tenha. Ce qu'il fait est considéré comme criminel seulement parce qu'il enfreint la loi sur les droits d'auteur et qui est une loi vieille de deux cent ans et qui est complètement dépassée. 

Thiago : Le piratage est une question délicate. Car si tu analyses le texte de loi, Fulano, le type qui organise Um Que Tenha, n'est pas un pirate. Car il facilite seulement l'accès aux œuvres mais ne gagne rien, il n'y a pas de commerce là-dedans, rien de lucratif.

O. C. : Metá Metá a reçu un accueil très enthousiaste, la critique est unanime. Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter ?

Kiko, Juçara et Thiago (en chœur)  : Jouer !

Kiko : Oui, jouer. Jouer beaucoup. Parce qu'on peut mettre notre disque en téléchargement gratuit, mais ici à São Paulo, pour survivre il faut jouer, jouer beaucoup. Chaque chose alimente l'autre : parce que les gens qui téléchargent vont venir assister à nos concerts. Et que ça nous donnera plus d'occasions de jouer. Mais ce qui se passe ici, avec cette nouvelle scène pauliste, c'est que tu dois jouer. C'est un impératif. Si tu t'arrêtes quelques mois, tu disparais, on t'oublie. C'est comme ça, on joue, on compose, on improvise des concerts. Nous sommes dans un rythme de production constant et donnons beaucoup de concerts.

O. C. : Alors, vous ne pouvez même pas prendre de vacances ?

Kiko, Juçara : Non ! (rires) A São Paulo, ça ne s'arrête jamais. Personne ne s'arrête. Ici, même le lundi soir à minuit, le métro est bondé. On a bien intégré ce schéma de ne jamais s'arrêter. C'est comme ça que l'on vit alors, je ne sais pas si c'est bien, si on n'est pas déjà devenus dingues mais c'est comme ça, c'est comme être vivant.

O. C. : Est-ce que vous attachez de l'importance à la reconnaissance internationale ? Aimeriez-vous avoir l'opportunité de venir jouer en Europe ?

Le pouce levé de Thiago apparaît à l'écran ! (rires)

Thiago : En vérité, bien sûr. Toute reconnaissance est la bienvenue. Mais notre grande victoire, c'est d'être reconnus au supermarché (rires). Le plus important demeure de faire des concerts ici. Il y a encore beaucoup de zones de São Paulo où on ne joue pas encore. Il y a encore des coins où on ne nous connaît pas.

Kiko : J'aimerais beaucoup voyager. Celui qui dit qu'il perd de l'argent en jouant à l'étranger a dû aller aux Etats-Unis parce que là-bas, c'est . Mais je suis allé déjà en Europe où j'ai joué en Allemagne et en Italie. En deux semaines, j'ai gagné ce que je touche ici en trois mois. Alors, je trouve ça bien (rires).

Avant de reparler du nouvel album de Kiko, avec Rodrigo Campos, Marcelo Cabral et Romulo Fróes, sorti hier,  Metá Metá devrait être à l'honneur

mardi 8 novembre 2011

Arícia Mess, noire sous les couleurs


"Black is Beautiful" n'est pas seulement un beau clip réalisé avec une remarquable économie de moyens, c'est aussi une relecture de Marcos Valle qui parvient à exprimer ce que voulait dire son auteur, sans y parvenir. Cette reprise est l'œuvre d'Arícia Mess et le titre figure sur son deuxième album, Onde Mora o Segredo, sorti l'an dernier. Ce nouveau clip vient juste d'être mis en ligne.

Un seul plan fixe. Un fond noir et un buisson gris pour seul décor, Arícia Mess apparaît maquillée de bandes rouges et blanches. On ne voit que son visage et ses épaules. Et elle chante. L'image exerce une vraie fascination et, même si vous n'avez jamais entendu parler de cette artiste, devrait vous donner la curiosité de cliquer sur le triangle : "play" !


 Onde Mora o Segredo est sorti l'an dernier. C'est seulement le deuxième d'Arícia Mess. Elle y creuse toujours la même veine que sur Cabeça Coração, sorti dix ans plus tôt. Une musique empreinte de funk, afro-brésilienne moderne en quelque sorte. Du coup, de ce premier album, nous parlerons prochainement. Aujourd'hui, c'est "Black is Beautiful".

On sait bien que reprendre la chanson d'un autre peut la décentrer, en changer le sens. C'est même ce qui en fait souvent l'intérêt. "Black is Beautiful" est une chanson de Marcos Valle, coécrite comme toujours avec son frère Paulo Sérgio, qui figure sur son album Garra, sorti en 1971. A cette époque, Marcos Valle est déjà au pic de sa gloire. Il a tout ce dont peut rêver un jeune homme qui n'a pas trente ans : les tubes, la richesse, le succès. L'ancien jeune premier de la bossa nova peut même se permettre de devenir hippie. Mais le jeune Marcos est du genre à vouloir le beurre et l'argent du beurre (voire aussi le cul de la crémière). Il est devenu hippie mais continue à composer pour les novelas. Rebelle certes, mais qui veille sur son compte en banque.

"Black is Beautiful" est la déclaration d'amour de Marcos Valle à la beauté noire. Une déclaration ampoulée. Les mauvaises langues rappeleront ce qu'il y avait de malsain, au Brésil, dans cet apprentissage amoureux des jeunes garçons de bonnes familles et combien ces pratiques héritées des temps de l'esclavage bénéficient encore d'une trop grande mansuétude. Bien sûr, ce n'est pas de ça dont parle "Black is Beautiful", Marcos Valle ne vibre pas au souvenir ému des rondeurs de la bonne (le cul de la crémière ?). Il n'est pas du tout question de cela dans ce morceau, aussi maladroit soit-il. On y entend :

"Eu quero uma dama de cor
Uma deusa do Congo ou daqui
Que se integre no meu sangue europeu"

Selon Marcos Valle, l'ambition de "Black is Beautiful" était de provoquer. Mais, en ces années-là, comme nous le voyions déjà hier, le régime militaire imposait sa censure. Même pour un jeune blond à succès, elle pouvait s'abattre comme un couperet. Sur "Black is Beautiful" par exemple, elle l'obligea à changer certaines paroles. Comme l'a expliqué Marcos Valle lui-même, "dans la première version que nous avions écrite, il y avait cette phrase qui disait 'que melhore o meu sangue europeu'. Les censeurs ont dit : 'pourquoi améliorer ? Tu veux introduire un problème racial au Brésil ?'. Alors, on a dû changer les paroles et on a écrit 'qui s'intègre à mon sang européen' ".

Marcos Valle venait de rentrer des Etats-Unis où, toujours en compagnie de son frère, il avait été le témoin fasciné des manifestations du black power et de l'affirmation de fierté qui s'y exprimait. C'est ce qu'il a voulu célébrer ici. Et avant de dire son désir d'une femme de couleur, il dit dans la phrase précédente qu'il vient de croiser tant de blondes horribles dans la rue. Le désir naît aussi d'un rejet. Marcos Valle étant blond lui-même, je laisserais le soin à un psychanalyste d'y déceler un dégoût de soi. Personnellement, j'en doute, d'autant qu'au fond, il se considère lui-même comme assez noir, vous voyez, noir de l'intérieur : "j'ai toujours eu ce côté noir très fort en moi. Toni Tornado et Sandrá de Sa (des chanteurs soul brésiliens, ndla) me disaient : 'toi, tu n'es pas blanc, tu es noir'. Tout le swing, la main gauche, tout ce groove, c'est vraiment un côté noir que j'ai en moi. Au point que quand j'étais aux Etats-Unis, je ne jouais qu'avec des Noirs et des Métis et j'étais merveilleusement bien avec eux".

Marcos et Paulo Sérgio Valle ont effectivement voulu mettre le Brésil face à son propre racisme. Comme l'explique encore Marcos, "nous étions vraiment touchés par la beauté qui se dégageait du mouvement pour le Black Power et nous voulions amener cela au Brésil où il existe un racisme, mais à moitié caché. Elis Regina a également enregistré le morceau et elle en a donné une représentation explosive au Maracanã. Quand Toni Tornado est monté la rejoindre sur scène en faisant le symbole du black power, le poing levé, la police a arrêté tout le monde. Ils n'ont pu être libérés que quand la police a appris que les auteurs de la chanson étaient Marcos et Paulo Sérgio Valle, deux blonds !"

Alors leur intention est des plus louables, chanter une ode au métissage et aux sangs mêlés, mais sa réalisation est empreinte d'une telle maladresse ! C'est pompier, c'est naïf : "Black beauty is so peaceful". Quand j'écoute ça en me disant que certains fans du Marcos Valle ont présenté Garra comme son Sergeant Pepper's !

Heureusement, l'interprétation d'Arícia Mess vient sublimer le morceau et lui donner l'émotion initiale, que les frères Valle avaient souhaité sans pouvoir toutefois bien l'exprimer. Il y a bien là une ode à la beauté noire même si on ne peut plus parler là de célébration des sangs qui se mêlent ! Et tel qu'elle le chante, dans cette version dépouillée, "Black is Beautiful" ressemblerait presque à un standard de la trempe de "Summertime". Et pour avoir signé une telle composition, c'est Marcos Valle qu'on applaudit.



lundi 7 novembre 2011

Le "Cálice" de Chico Buarque et Gilberto Gil, des images exceptionnelles de 1973


Il y a quelques semaines, pour présenter Criolo, nous avions utilisé en guise d'introduction son interprétation a capella de "Cálice". Il avait ajouté ses propres paroles à ce classique de la chanson subversive composée au temps de la dictature militaire. Chico Buarque n'y a vu aucun outrage, au contraire, lors de ces derniers concerts, il a lui-même reprend les mots de Criolo en souhaitant rendre hommage à "ce rappeur de São Paulo". Et, il y a quelques jours, c'est Criolo qui a posté cette vidéo historique sur sa page Facebook.

Ce sont des archives exceptionnelles que nous découvrons là. Ces images furent tournées en mai 1973 lors du festival Phono 73, organisé par le label Phonogram à des fins promotionnelles. Pendant deux jours, au palais des congrès d'Anhembi, à São Paulo, toutes les vedettes du label se sont relayées sur scène. C'est un témoignage précieux sur l'époque qui nous montre les accoutrements hippies de Caetano Veloso, Maria Bethânia ou Gal Costa. Sans oublier Raul Seixas. Dans cet extrait, on aperçoit également Nara Leão, Jorge Ben, Elis Regina, Vinícius et Toquinho...

Le fait marquant du festival fut l'interprétation de "Cálice" par Gilberto Gil et Chico Buarque. Cela nous ramène brutalement à la réalité. C'est bien sympa de voir les tenues extravagantes de nos hippies bahianais, la répression n'est jamais loin. Ainsi, "Cálice" étant censuré, le micro de Chico fut coupé sur ordre de la police. On le voit qui tape du doigt dessus, peut-être pour le prouver. A la fin d'un autre titre, "Baioque", toujours le micro coupé, on l'entend crier "censura filha de puta". L'ironie de la chose, si je puis dire, c'est que la chanson joue sur un double sens, le calice certes, mais sa prononciation en portugais signifie également "tais-toi". Et puisque la censure consiste littéralement à réduire au silence, c'est à Chico que fut cloué le bec. 

P

Pour information, Phono 73 est sorti sous forme de coffret (trois CDs et un DVD).

dimanche 6 novembre 2011

Malka Family (2/4) : Tous des Oufs ! (1991, 20 ans après)


Dans cette série consacrée à 1991, vingt ans après, on trouve des albums qui inaugurent un style et sont devenus avec le temps des bornes, on trouve aussi des albums qui ne sont pas impérissables mais qui étaient parmi mes favoris du moment. Dans le cas de Malka Family, c'est même bien plus que ça. "La" Malka, c'est avant tout une aventure de scène et de fête. Je ne sais plus combien de fois je les ai vu sur scène, un paquet ! Car durant toute la première moitié des années 90, Malka Family a été la plus chaleureuse expression du funk en France. Ses membres n'étaient peut-être pas tous les meilleurs à leur poste mais la machine était bien huilée et l'ambiance super joyeuse. Pas de prise de tête, pas de crise d'ego, juste un bon délire qu'on ne demandait qu'à partager le temps d'une soirée. Ces concerts de Malka sont mes meilleurs souvenirs musicaux de cette époque, les plus incarnés. Un vrai kif !


Les soirées avec Malka ne s'arrêtaient pas au concert. Car, quoi de plus frustrant que de voir une salle se rallumer et le public se disperser, comme ça, juste après le dernier rappel sans rien de plus. Quand c'est justement à cemoment-là qu'on a envie de faire la fête, après que les musiciens aient bien chauffé la salle. Pas de ça, avec Malka. Après le concert venait la Discomobile qui nous permettait, si on le souhaitait, de rester up all night et d'attendre le premier métro pour rentrer. Les DJs se chargeaient de faire bouger le public en donnant une couleur plus hip hop aux sélections. Je me souviens d'une soirée où Dee Nasty, peut-être ce fameux soir à la Mutu, avait passer plusieurs fois le "Jump" de House of Pain pendant que Marco Prince de FFF dansait dans sa bulle à s'en faire péter les tympans, presque collé aux enceintes. Les soirées de la Discomobile étaient sympas mais c'était bien entendu les concerts que je préférais.

Ce funk de France ne donna jamais naissance qu'à un microcosme, il n'obtint même jamais LE tube qui l'aurait rendu grand public. Malka Family s'est créé en 1988. C'est sensiblement à la même époque que FFF et Human Spirit virent également le jour, ainsi que d'autres formations (Vercoquin, 13NRV...), que le lutin possédé Juan Rozoff s'incarna en petit Prince Roger de l'Hexagone. Tous ensemble, ils ont participé à ce revival funk. Car ces groupes ne prétendent pas avoir inventé la formule magique. Avec humilité, ils plongent directement à la source, sont sous influence P-Funk, inspirés des groupes de George Clinton, de James Brown, d'Earth, Wind & Fire, etc...


Cette scène funk a redonné un élan à la fibre indépendante, plus influencée par le mouvement hip-hop encore indépendant que par la scène alternative et ses keupons. On était en plein dans l'activité alternative. Même si ces groupes ont pu été signés sur des gros labels (Warner pour le deuxième album de Malka, Sony pour FFF, Barclay pour Juan Rozoff), c'était le Système D, l'élan collectif et la bande de potes derrière qui permettaient à la machine de tourner. Je retrouvais cette dimension dans les propos que me tenaient récemment Kiko Dinucci et Thiago França où, à São Paulo, ils font vivre une scène musicale livrée à elle-même mais superbement inspirée. Un prétexte de plus pour parler de Malka.

De la scène alternative, ils avaient gardé la politique des prix bas. Leurs concerts étaient très abordables. Les consommation aussi. Je me souviens d'y avoir bu un soir des tequilas à 5 ou 10 francs, en tout cas au moins 3 ou 4 fois moins cher qu'ailleurs. Les lieux étaient souvent inhabituels, voire éphémères.

Vingt ans, c'est finalement bien court mais cela semble une éternité quand on pense aux technologies de notre quotidien. Il y a vingt ans, nous n'avions pas de téléphone portable qui puisse photographier ou filmer. Internet n'en était qu'à ses balbutiements. Et d'un groupe comme Malka Family qui aura été actif à cette époque, il n'existe aujourd'hui que très peu d'images sur la Toile. J'ai quand trouvé quelques vidéos dont ces images live de leur très emblématique "Tous des Oufs".

Big Up à Dany-O, Isaac, Joseph, Woody, Seb, Gilles, Elka, Rico, Xeus (!), Berco et tous les autres pour vous être si brillamment acquitté de votre mission : "transmettre et partager le kif" !



vendredi 4 novembre 2011

Malka Family (1/4) : première chronique (1991, 20 ans après)


SUPER-GLUE

C’est l’histoire d’un ouf qui dit à un autre ouf : « eh, accroche-toi au marteau, je retire l’échelle ». C’est ainsi que le funk de Malka Family, façon super-glue, nous colle en dix secondes pour ne plus nous lâcher, bien accroché au marteau, étendard de la folie toujours, et outil de la révolte : « Fotoukonkass ». Mais derrière le constat des galères, les Malka continuent de traquer l’esprit de la fête, son âme, ici le Π. Il suffit d’y croire pour en être « tapé ».


Malka Family, Fotoukonkass (1997)

O. C.
(paru dans Cultures en Mouvement n°4, 1997)

Voilà, c'est tout. C'était ma première critique de disque...

Parler d'un album en 500 signes me semble toujours un exercice de style aussi délicat, plus difficile qu'il n'y paraît, et dont je ressors le plus souvent frustré.

Dans la vie, on repère parfois des cycles. Et aussi des boucles qui se bouclent. 2011 était un prétexte pour revisiter quelques albums majeurs vingt ans après leur sortie, 1991 ayant été un millésime particulièrement riche. Des albums que j'avais tous acheté en 33Tours en leur temps. Cette rétrospective était destinée à revisiter des œuvres qui m'ont été chères, avec lesquelles j'ai "grandi". Mais je dois avoir un problème avec la nostalgie : j'y suis quasi-imperméable. Je ne me suis jamais inscrit à Copains d'Avant et je n'écoute plus que très rarement ces disques-là.

L'occasion de reprendre le fil de cette série est lié à l'exercice de la "critique". Pour la première fois depuis une dizaine d'années, j'ai rédigé de brèves chroniques d'albums destinées à être publiées par un "organe" de référence. Et je me suis alors souvenu de ma première critique parue, non pas en 1991, mais en 1997. Elle était consacré à mon groupe fétiche d'alors, un groupe qui avait justement sorti son premier album en 1991. Un groupe dont j'avais beaucoup parlé dans ma thèse de sociologie : Malka Family.

La chronique présentait Fotoukonkass, le dernier album de Malka Family et je découvrais la difficulté à resserrer mon propos en peu de mots. Un défi auquel je viens juste de me confronter pour évoquer Nó Na Orelha, l'album de Criolo et Metá Metá, celui de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França.

Et, si un cycle se boucle, un autre s'ouvre parfois en même temps. Ainsi, un cycle s'ouvrait pour moi quand je commençais à écrire sur la musique autrement que dans un cadre académique, tandis que le groupe évoqué bouclait, lui, sa carrière discographique. Parce qu'ils nous ont quitté depuis, j'ai une pensée pour les acteurs essentiels de cette revue, Cultures en Mouvement : Armand Touati, son fondateur, et Fraga Tomazi, qui allait devenir l'éditrice de mon seul ouvrage à ce jour, L'Âme-Sueur. Paz !

jeudi 3 novembre 2011

Des Entretiens dans l'Elixir !

J'annonçais il y a quelques semaines cette envie nouvelle de proposer des entretiens dans l'Elixir. C'est chose faite. Vous avez déjà pu découvrir ceux de Luis Pereira (Dois em Um) et de Fabiana Cozza. Ces deux-là s'étaient faits en s'échangeant par écrit des questions-réponses. Ce qui laisse peu de place pour la réactivité. 

Désormais, j'utilise Skype et me suis procuré un petit bidule qui me permet d'enregistrer les échanges. C'est pas encore le Pérou, pardon le Brésil !, mais c'est déjà plus sympa. Ces derniers jours, j'ai eu la chance de pouvoir en réaliser plusieurs.

J'ai commencé par interroger Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França, réunis chez Kiko. Puis, ce fut au tour de Robertinho Barreto le leader de Baiana System alors qu'il était à Copenhague pour le WOMEX. Sa prestation fut si convaincante qu'il est presque assuré de pouvoir tourner en Europe l'an prochain. Enfin, à la veille de son concert parisien, j'ai pu poser quelques questions à Lucas Santtana, alors qu'il était encore à Londres.

Sans oublier une jeune artiste qui doit toujours m'envoyer l'enregistrement. Et mon ami Juremir Machado da Silva, auteur du livre En Patagonie avec Michel Houellebecq.

Tout cela sera bientôt en ligne...